Cancer : l'autre parcours, celui des proches

Santé

08 octobre 2026

Ils conduisent aux séances de chimiothérapie, décryptent les courriers de la sécurité sociale, rassurent les enfants et continuent d'aller travailler. En France, ils seraient environ cinq millions à accompagner un proche touché par un cancer. Rencontre avec Léa Millet-Nabet, ancienne patiente et fondatrice de l'application Quatre Février.

Un rôle qui s'installe avant d'avoir un nom

Le jour de l'annonce, tout se réorganise autour de la personne malade. Autour d'elle, quelqu'un a posé un jour de congé, puis deux. Quelqu'un note les questions à poser au médecin et répond aux messages de la famille pour épargner le malade. Ce basculement se fait rarement par décision : il s'installe, semaine après semaine, jusqu'à devenir le quotidien.

L'Institut national du cancer estime à 433 136 le nombre de nouveaux cas de cancer diagnostiqués en France métropolitaine en 2023 : derrière chacun d'eux, presque toujours un ou plusieurs proches mobilisés.

INTERVIEW — Léa Millet-Nabet, fondatrice de Quatre Février

Le 4 février 2022, Journée mondiale de lutte contre le cancer, Léa Millet-Nabet a 29 ans quand on lui diagnostique un lymphome de Hodgkin stade 4. Sa fille a trois mois. Les traitements terminés et la rémission annoncée, elle quitte son CDI en agence de communication pour lancer l’application qu’elle aurait rêvé avoir pendant son parcours. Quatre février est la première application gratuite dédiée à tous les cancers, qui réunit les patients et leurs proches.

On parle beaucoup des patients, beaucoup moins des aidants. Selon vous, qu'est-ce qui change dans leur vie lorsqu'un proche est atteint d'un cancer ?

On devient du jour au lendemain un combattant de l’ombre. C’est comme ça que j’appelle les proches aidants. Ils vivent la maladie quotidiennement aux côtés du patient, et pourtant, ils reçoivent 90 % de soutien en moins. Il n’existe pas de formation pour « devenir un bon proche aidant » : ils doivent apprendre à trouver leur place, à accompagner sans étouffer, à trouver les mots justes. Ils deviennent tour à tour infirmier, psychologue, chauffeur, soutien administratif, tout en continuant à être conjoint, parent, salarié… Et puis il y a ce qu’on voit moins : la douleur de regarder son proche souffrir et s’affaiblir, alors qu’on aimerait pouvoir prendre sa souffrance à sa place.

Vous échangez chaque semaine avec des proches aidants. Qu'est-ce qui revient le plus souvent dans ce qu'ils vous disent, et qu'est-ce qui vous a surprise ?

La première, c’est le nombre de proches aidants qui ne réalisent même pas qu’ils le sont. Pour eux, accompagner leur conjoint, leur parent ou leur enfant est évident, si bien qu’ils ne mesurent pas toujours tout ce qu’ils font au quotidien, ni la charge que cela représente.

La seconde, c’est qu’ils s’interdisent d’aller mal, parce que ce ne sont pas eux qui sont malades. Ils sont épuisés, mais ne le disent pas. Ils n’osent ni se plaindre ni demander de l’aide. Pendant la maladie, ils mettent leurs propres émotions en suspens pour tenir et soutenir l’autre. Pour beaucoup d’aidants, c’est lorsque la rémission est annoncée que tout redescend. La pression retombe, les émotions remontent et toute la fatigue accumulée peut refaire surface.

Se taire pour protéger l'autre : le réflexe qui épuise

La personne malade garde ses angoisses pour elle, pour ne pas inquiéter ceux qu'elle aime. Ses proches font exactement la même chose, pour ne pas la décourager. Chacun se tait en croyant soulager l'autre, et chacun se retrouve seul avec sa peur.

Les psychologues l'observent depuis les années 1990 chez les couples confrontés à une maladie grave. Le constat est toujours le même : à force de tout garder pour soi, on ne se protège pas, on s'éloigne. Et la peur, faute d'être dite, prend encore plus de place.

Il ne s'agit pas de tout dire, ni tout le temps. Mais on n'est pas obligé de faire semblant d'aller bien : « je ne sais pas quoi te dire, mais je suis là » aide souvent davantage que « ça va aller ».

À qui dire sa propre peur ?

En 2013, deux psychologues américains, Susan Silk et Barry Goldman, ont proposé une image aujourd'hui reprise dans de nombreux services d'oncologie. Imaginez des cercles les uns dans les autres : au centre, la personne malade ; autour, ses plus proches ; puis les amis et les collègues. La règle tient en une phrase : on réconforte vers l'intérieur, on se confie vers l'extérieur.

Chacun a donc le droit de dire sa fatigue et sa peur, mais à quelqu'un placé plus loin du centre que lui. Chercher du soutien pour soi, ce n'est pas se détourner de son proche : c'est ce qui permet de tenir à ses côtés dans la durée.

Vous avez été patiente avant d'être fondatrice. Qu'est-ce qui vous a le plus aidée, venant de vos proches, et qu'est-ce qui, malgré les meilleures intentions, ne vous a pas aidée ?

Je me suis toujours sentie entourée d’une équipe. Je dis souvent qu’« on » a été malades : mon conjoint, ma famille et mes amis ont été là au quotidien. Que ce soit par des attentions, des messages, des surprises… Je mesure d’autant plus la chance que j’ai eue, quand je sais que beaucoup de patients voient certains proches s’éloigner après l’annonce de la maladie.

Je sais qu’ils ont toujours essayé de faire au mieux, mais bien sûr, il y a eu quelques maladresses. Par exemple, avant chaque examen de contrôle, ils me disaient : « Tu es la meilleure, ça va aller. » C’est typiquement le genre de phrase qui est difficile à entendre lorsqu’on est patient, parce que personne ne sait si ça va aller. Avec le recul, je réalise aussi que pour les proches c’est une façon de nous rassurer, mais aussi de se rassurer eux-mêmes. Comme si, en le disant et en le pensant très fort, ça allait forcément aller.

Une fatigue qui finit par toucher la santé des aidants

En octobre 2025, la Ligue contre le cancer a publié la première étude française sur la santé mentale des proches aidants, menée auprès de plus de 350 personnes. Près d'un aidant sur deux présente des signes de dépression. Deux sur trois disent avoir augmenté leurs consommations : médicaments contre l'anxiété, mais aussi tabac, alcool, jeux d'argent. Et près d'un sur cinq déclare avoir eu des pensées suicidaires.

La Ligue demande qu'un rendez-vous soit systématiquement proposé aux proches après l'annonce. Vous n'avez pas besoin d'aller mieux pour en parler : la ligne Cancer info (0 805 123 124, appel gratuit) est aussi là pour les proches, comme les autres ressources ci-contre.

Parmi elles, l’application Quatre février, dédiée aux patients atteints de cancer et à leurs proches, rassemble informations, conseils et outils pour mieux vivre le parcours de soins. Suivi personnalisé, rendez-vous partagés, forum modéré et annuaire de soins de support : elle accompagne chacun à chaque étape.

Beaucoup d'aidants culpabilisent dès qu'ils soufflent, pensent à autre chose ou sortent un soir. Que leur répondez-vous ?

Je dis souvent qu’un aidant qui prend soin de lui sera mieux armé pour accompagner son proche. Souffler ne veut pas dire abandonner, alors prenez soin de vous.

S'il ne devait rester qu'une chose de cet article, pour quelqu'un qui accompagne un proche en ce moment ?

En tant qu’ancienne patiente, j’aimerais vous dire à quel point vous nous êtes essentiels. On ne vous le dit sûrement pas assez, mais votre présence, vos attentions, vos messages… on les voit, et ils nous portent tout au long de la maladie. Merci à tous.